Beaucoup de Responsables Climat vivent depuis 2024-2025 un retournement de contexte qu'ils n'ont pas anticipé à cette vitesse. Hier portés par un momentum fort, soutenus par un COMEX convaincu et fiers de leur engagement SBTi (Science Based Targets initiative) publiquement annoncé, ils se retrouvent aujourd'hui à justifier ligne par ligne des investissements que personne ne questionnait il y a dix-huit mois.L
Le contexte a changé. Greenbashing organisé, simplification réglementaire perçue comme un signal de retrait, contraintes économiques qui remettent à plat tous les CAPEX non immédiatement productifs. La pression ne vient pas toujours de l'extérieur, elle vient parfois du COMEX lui-même, ou d'un changement de gouvernance qui relit différemment les engagements passés. Le contexte oblige parfois à défendre activement une trajectoire climat qui était tenue pour acquise.L'enjeu n'est pas de baisser l'ambition de la stratégie de décarbonation, mais de changer de discours. Un projet climat ne se défend plus avec la seule référence à l'urgence climatique.
Il se défend avec un dossier économique rigoureux, construit sur trois niveaux : le ROI (Return on Investment) direct des leviers engagés, les risques évités quantifiés, et la création de valeur bas carbone à long terme.
Pour situer la défense du projet climat dans l'ensemble d'une stratégie climat d'entreprise, cet article propose une méthode en trois temps : comprendre ce qui pèse vraiment, construire les arguments économiques solides, identifier les relais qui font tenir la trajectoire.
- En 2026, trois forces distinctes pèsent sur les projets climat : le greenbashing organisé, la perception (souvent erronée) que la simplification Omnibus libère des arbitrages défavorables à la décarbonation, et le contexte économique général qui rend tout CAPEX de transformation suspect.
- Ces pressions ont des moteurs différents et appellent des réponses différentes. Diagnostiquer précisément ce qui pèse en interne est la condition d'un argumentaire bien calibré.
- Un dossier économique de défense rigoureux articule trois niveaux : ROI direct des leviers de décarbonation, risques climat évités quantifiés, création de valeur et accès aux marchés bas carbone à long terme.
- Les pressions structurelles qui justifient le projet climat (exigences clients, financement vert, ESRS E1, risque physique) n'ont pas disparu. Elles se sont déplacées dans le silence.
- Un projet climat défendu par le seul Responsable Climat est un projet fragile. Un projet défendu par la DAF, les opérations et les achats passe la phase de rétraction.
Les pressions actuelles sur les démarches de décarbonation ne se ressemblent pas. Les confondre conduit à des arguments mal calibrés.
1. Le greenbashing organisé a pris de l'ampleur depuis 2024 : retrait de certains acteurs financiers des coalitions Net Zero, critique politique de la complexité réglementaire ESG, discours anti-décarbonation portés par certains lobbies et relayés dans les médias économiques. Ce mouvement a fragilisé la légitimité perçue du sujet en interne, même dans des entreprises où l'engagement était sincère.
2. La simplification Omnibus a recentré la CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) sur les entreprises de plus de 1 000 salariés et 450 millions d'euros de chiffre d'affaires. Pour les entreprises sorties du périmètre obligatoire, certains comités de direction ont lu ce signal comme une autorisation à réduire l'ambition. C'est une lecture trop rapide, on y revient.
3. Le contexte économique général pèse indépendamment du sujet climatique : taux d'intérêt élevés qui alourdissent les CAPEX, tensions sur les marges industrielles dans plusieurs secteurs, cycles de restructuration qui rendent tout investissement de transformation suspect s'il ne génère pas de retour à court terme.
Ces trois forces sont distinctes. Une réponse calibrée au greenbashing diffère d'une réponse à une contrainte budgétaire pure.
Au-delà des tensions visibles, plusieurs réalités n'ont pas bougé. Elles se sont simplement rendues moins audibles.
Les exigences marché bas carbone se sont durcies dans les appels d'offres B2B. Les grands donneurs d'ordre engagés dans une trajectoire SBTi ou dans le scope 3 de leurs obligations CSRD exigent davantage de leurs fournisseurs sur les données carbone et les trajectoires de décarbonation, pas moins. A compter d’août 2026, les appels d’offre publics français doivent d’ailleurs systématiquement comprendre des critères environnementaux, en application de l’article 35 de la loi Climat et Résilience . Cette pression s'est souvent intensifiée en silence, sans faire la une des médias spécialisés.
Les exigences financières liées au climat restent actives. L'ACPR (Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution) a ancré les critères ESG climat dans l'évaluation du risque de crédit des établissements financiers français. La taxonomie verte européenne continue de structurer l'accès aux financements verts. Les exigences des investisseurs institutionnels soumis au règlement SFDR (Sustainable Finance Disclosure Regulation) n'ont pas diminué.
Le risque réglementaire climat demeure pour les entreprises dans le périmètre CSRD : l'ESRS E1 (norme climat) reste obligatoire, avec des exigences d'audit renforcées (lignes directrices H2A). Le BEGES (Bilan des Émissions de Gaz à Effet de Serre) réglementaire reste obligatoire pour les entreprises de plus de 500 salariés. La CS3D (Corporate Sustainability Due Diligence Directive) arrive en application progressive entre 2027 et 2029. Pour comprendre ce que le paquet Omnibus change rééllement à vos obligations climat, consultez notre article dédié.
Le risque physique ne connaît pas de pause budgétaire : les événements climatiques extrêmes (canicules qui affectent la productivité industrielle, sécheresses agricoles, épisodes d'inondation) continuent d'impacter les chaînes de valeur de façon croissante.
Avant de construire un argumentaire, le diagnostic précis du moteur de la pression interne conditionne l'efficacité de la réponse. Trois cas typiques se présentent.
Cas 1 - Rétraction budgétaire pure : l'entreprise réduit l'ensemble des CAPEX non immédiatement productifs, le projet climat est touché comme les autres. La réponse passe par le chiffrage du ROI des leviers et la mise en avant des économies déjà générées.
Cas 2 - Perte d'adhésion stratégique : le COMEX ou la direction questionne l'ambition climatique elle-même, influencée par le greenbashing ambiant ou par un changement de gouvernance. La réponse passe par la reconnexion aux enjeux business concrets et aux risques de transition quantifiés.
Cas 3 - Déphasage entre démarche et obligation : l'entreprise est sortie du périmètre CSRD obligatoire et certains questionnent le maintien de la trajectoire SBTi engagée publiquement. La réponse passe par la pression marché et financière qui demeure, et par le coût juridique et réputationnel croissant d'un abandon d'engagement public.

Le premier niveau d'argumentation est le plus immédiatement défendable face à une direction financière. Il porte sur les gains économiques directs générés par les leviers de décarbonation.
1. Dispositifs ADEME (Tremplin Transition Écologique, CEE),
2. France 2030 pour l'industrie,
3. Innovation Fund européen pour les projets de décarbonation industrielle significatifs.
Pour chiffrer chaque levier en CAPEX, OPEX et économies générées avec une méthodologie défendable en COMEX, la construction d'un tableau de gains réels et anticipés par levier, exprimé en euros et en TRI sur un horizon 5 à 10 ans, est le point de départ de tout argumentaire.
Un argumentaire qui démarre par les économies déjà générées sur les premiers leviers actifs désarme les premières réticences. La direction financière écoute toujours un dossier qui commence par des gains documentés.
Le deuxième niveau est souvent le plus puissant face à un comité d'audit ou un CFO sensible à la gestion du risque. Il porte sur la valorisation des risques climat qui ne se matérialiseront pas si la trajectoire est tenue.
Un risque quantifié est un risque qui passe en COMEX, alors qu’un risque qualitatif passe à la trappe budgétaire. Chaque risque documenté se traduit en matrice probabilité × impact financier potentiel, dans un langage que la direction des risques et le CFO maîtrisent. Pour comprendre comment l'engagement SBTi protège concrètement contre le risque de transition dans ce cadre analytique, les critères de validation de la trajectoire sont aussi des critères de couverture du risque.
Le troisième niveau change le sens de la conversation : on ne défend plus un coût, on identifie une opportunité de marché, en parlant création de valeur et accès aux marchés bas carbone.
L'argument se construit en montrant ce que l'entreprise perd à reculer sur le climat, pas seulement ce qu'elle gagne à avancer. Il change le débat de « combien ça coûte de décarboner » à « combien on perd à ne pas décarboner »Ce renversement de perspective est souvent ce qui emporte l'adhésion quand les deux premiers niveaux ne suffisent pas. C’est un argument long terme, mais souvent décisif pour défendre l'ambition de la trajectoire.
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Les Responsables Climat qui résistent le mieux à la pression sont ceux qui ont construit, avant la crise, un réseau d'alliés internes capables de défendre le projet en dehors du périmètre RSE.
La DAF est l'alliée la plus précieuse. Un directeur financier qui a intégré les enjeux climat financiers (taxonomie, exigences investisseurs, coût du capital, financement vert) devient le défenseur le plus crédible du projet en COMEX. Le travail d'investissement dans cette relation, en lui apportant les indicateurs financiers ESG qu'il maîtrise (TRI, valeur en risque, exposition taxonomique), porte ses fruits précisément dans ces moments de tension.
Les opérations et la production portent directement les leviers techniques de décarbonation et bénéficient des économies d'énergie générées. Leur défense du projet en COMEX s'appuie sur des arguments opérationnels concrets, pas sur des convictions climatiques.
Les achats, alliés sur le scope 3 amont, vivent au quotidien la pression cascade des donneurs d'ordre sur le carbone. Ils portent l'argument marché mieux que quiconque, parce qu'il touche à leur propre performance commerciale.
La R&D et l'innovation, alliés sur les nouveaux marchés bas carbone, portent l'opportunité business de la transition et non la seule contrainte. En COMEX, ils portent l’avenir du business model, et parlent innovation de rupture, nouveaux marchés, refonte du business model.
Pour construire son COPIL RSE de façon à transformer ces alliés en porteurs actifs dès les phases calmes de la démarche, la gouvernance transverse est l'investissement préventif qui rend la défense possible en période de tension.
Un projet climat défendu par le seul Responsable Climat est un projet fragile. Un projet défendu par la DAF, les opérations et les achats est un projet qui passe la phase de rétraction
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Quand l'adhésion interne vacille, les exigences externes deviennent l'argument neutre qui permet de continuer la trajectoire sans paraître idéologique.
Documenter les exigences clients sur le carbone en montants de chiffre d'affaires exposés transforme le sujet en argument commercial : tel client représentant X millions d'euros de CA exige tel reporting CDP à horizon N+2, telle notation climat pour maintenir le référencement. Cette documentation neutralise l'argument « c'est facultatif ».
Sur la dimension financière, un actionnaire ou une banque qui demande tel indicateur de trajectoire bas carbone ou tel alignement sur la taxonomie verte produit le même effet de neutralisation. Ces exigences n'ont pas disparu avec l'Omnibus : la CSRS (notamment ESRS E1) reste structurante, la taxonomie continue, la CS3 arrive, les exigences sectorielles se durcissent. Lister ces évolutions oblige à anticiper, plutôt qu’à réagir.
L'engagement public SBTi déjà pris constitue lui-même un argument : le coût juridique et réputationnel d'un retrait d'engagement public est devenu significatif. Les retraits opérés par certaines entreprises en 2024-2025 ont suscité des réactions des parties prenantes et des investisseurs qui ont chiffré le coût de l'abandon. Cet argument, utilisé avec mesure, n'est pas une menace mais une réalité de marché que le COMEX peut intégrer.
56 % des Responsables RSE et Climat soulignent l'importance des réseaux et groupes de travail pour tenir dans la durée, selon l'enquête Toovalu 2026 sur 250 prises de poste en RSE. Ces espaces fournissent trois ressources distinctes.
Le contexte de rétraction est aussi un moment de clarification. Les Responsables Climat qui traversent cette phase avec méthode positionnent souvent leur projet à un niveau de maturité supérieur.
L'argumentation économique forcée par la pression devient un actif durable : intégrée au pilotage budgétaire. Elle reste disponible pour les cycles suivants, sans avoir à être reconstruite. Les alliés internes mobilisés en période difficile (DAF, opérations, achats) restent mobilisés quand le contexte se détend, parce que leur intérêt au projet est ancré dans leur propre domaine. Les engagements publics tenus malgré la tension renforcent la crédibilité long terme sur les marchés bas carbone. Les démarches sectorielles et les réseaux construits à ce moment deviennent des relais stratégiques.
Pour articuler stratégie RSE et stratégie climat de façon à renforcer la cohérence de la démarche, ce moment de consolidation est précisément le bon pour construire la narration interne unifiée qui rend le projet encore plus difficile à démanteler.
Le contexte 2026 rétracte agenda et budgets climat sous l'effet conjugué du greenbashing, d'une lecture souvent incorrecte de la simplification Omnibus, et de contraintes économiques qui touchent tous les CAPEX de transformation. Diagnostiquer précisément ce qui pèse en interne est la condition d'une réponse bien calibrée : une rétraction budgétaire, une perte d'adhésion stratégique et un déphasage sur l'obligation n'appellent pas le même argumentaire.
Il est essentiel de construire un dossier économique rigoureux articulé sur trois niveaux pour transformer une posture défensive en argumentation offensive. Le ROI direct rassure, le risque évité convainc, la création de valeur bas carbone emporte l'adhésion des profils qui résistent aux deux premiers.
Et aucun projet climat ne tient seul. Construire ses alliés internes, documenter les exigences externes, rejoindre des réseaux d'entreprises engagées : ce sont ces trois conditions qui font passer la phase de rétraction avec la trajectoire intacte.
Le ROI d’une stratégie climat se défend en chiffrant les économies générées par les leviers de décarbonation, comme l’efficacité énergétique, les contrats d’électricité renouvelable ou la sortie progressive des énergies fossiles. Il faut aussi intégrer les aides publiques, les CAPEX, les OPEX et les gains financiers sur plusieurs années pour parler le langage de la DAF et du COMEX.
La simplification Omnibus a réduit le périmètre de certaines obligations CSRD, mais elle n’a pas supprimé les exigences des clients, des financeurs, des investisseurs ni les obligations climat comme le BEGES ou l’ESRS E1 pour les entreprises concernées. Abandonner une trajectoire climat peut donc créer des risques commerciaux, financiers, réglementaires et réputationnels plus coûteux que les investissements à maintenir.
Les arguments les plus efficaces combinent trois niveaux : le ROI direct des actions de décarbonation, les risques évités et la création de valeur sur les marchés bas carbone. Pour convaincre durablement, le projet doit aussi être porté par des relais crédibles comme la DAF, les opérations, les achats ou la R&D, et non uniquement par l’équipe RSE.

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