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Trajectoire de décarbonation : construire un scénario aligné Accord de Paris

Une trajectoire de décarbonation est une projection chiffrée des émissions de gaz à effet de serre d'une entreprise, année par année, entre une baseline de référence et un horizon cible. Son rôle ne se limite pas à illustrer un engagement : elle sert de boussole aux décisions d'investissement, d'acquisition, de R&D et de transformation du modèle d'affaires sur 5 à 25 ans. Beaucoup d'organisations produisent des trajectoires. Moins nombreuses sont celles qui les construisent avec la rigueur méthodologique qu'elles supposent.

L’alignement avec l’Accord de Paris repose sur des trajectoires de réduction compatibles avec la limitation du réchauffement mondial. Les travaux scientifiques du GIEC permettent notamment d’estimer les budgets carbone mondiaux associés à différents niveaux de réchauffement. Des référentiels comme SBTi traduisent ensuite ces contraintes climatiques en trajectoires et méthodes applicables aux entreprises, notamment selon leur secteur.

Pour situer la trajectoire dans l'ensemble d'une stratégie climat d'entreprise, cet article propose une lecture méthodologique en trois temps : ce que signifie concrètement un alignement Accord de Paris, les étapes de construction d'un scénario robuste, et les leviers pour piloter la trajectoire dans la durée.

À retenir
  • Une trajectoire de décarbonation est une projection chiffrée des émissions de GES dans le temps. Sa valeur tient à sa crédibilité scientifique, à la robustesse de ses hypothèses, et à sa traduction en décisions d'investissement concrètes.
  • « Alignée avec l’Accord de Paris » signifie compatible avec une trajectoire de réduction cohérente avec les objectifs climatiques mondiaux. Des référentiels comme SBTi permettent de traduire ces objectifs en trajectoires applicables aux entreprises.
  • La construction d'un scénario repose sur cinq étapes structurantes : baseline solide, hypothèses prospectives explicitées, modélisation multi-scénarios, combinaison des approches top-down et bottom-up, validation par la gouvernance.
  • Les jalons 2030, 2040 et 2050 doivent tous être chiffrés car une trajectoire qui ne contractualise que l'horizon final n'engage pas la décennie en cours.
  • Une trajectoire non suivie ni ajustée perd sa crédibilité en 2 à 3 ans. Elle ne vaut que par sa traduction en plan d'action opérationnel et par ses révisions annuelles.
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Ce qu'est une trajectoire alignée Accord de Paris

Définition et finalité d'une trajectoire de décarbonation

Une trajectoire de décarbonation est la représentation chiffrée, sur un axe temporel, des émissions de GES projetées d'une entreprise en scopes 1, 2 et 3. Elle matérialise les objectifs climat dans le temps, en les décomposant par année, par scope, par entité ou par activité selon le niveau de granularité recherché.

Sa double finalité est souvent mal saisie. Elle sert d'une part à guider les décisions internes : quels investissements prioriser, à quel rythme sortir des actifs fossiles, où concentrer les efforts de réduction. Elle sert d'autre part à communiquer un engagement crédible auprès des investisseurs, des donneurs d'ordre, des agences de notation et des régulateurs.

Sans trajectoire, les objectifs climat demeurent abstraits. Ils n'orientent pas les arbitrages budgétaires, ne servent pas de référence lors des acquisitions, et ne résistent pas à la pression des auditeurs. Avec une trajectoire, chaque décision opérationnelle peut être évaluée à l'aune de sa compatibilité avec le cap fixé.

Aligner sur l'Accord de Paris : ce que cela signifie concrètement

L'Accord de Paris, adoptés en 2015 dans le cadre de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (UNFCCC), fixent l'objectif mondial de maintenir le réchauffement bien en dessous de 2 °C (well below), en visant idéalement 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels.

Pour une entreprise, «s’aligner sur l'Accord de Paris » signifie construire une trajectoire compatible avec un budget carbone mondial réparti par secteur et par horizon temporel.

Pour traduire cet objectif en trajectoire concrète, toute entreprise passe par une étape intermédiaire : prendre connaissance des budgets carbone sectoriels.

Le GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) estime notamment les budgets carbone mondiaux compatibles avec différents niveaux de réchauffement. Ces travaux scientifiques constituent une base de référence pour construire des scénarios de décarbonation. Des méthodologies comme celles de SBTi traduisent ensuite ces contraintes climatiques en trajectoires applicables aux entreprises, à travers différentes approches telles que l’Absolute Contraction Approach (ACA), la Sectoral Decarbonization Approach (SDA) ou FLAG pour les activités liées aux terres et à l’agriculture.

Pour une entreprise, « S’aligner sur l'Accord de Paris » ne signifie pas atteindre la neutralité. Il s’agit de suivre un rythme de réduction des émissions compatible avec une trajectoire climatique fondée sur la science, en tenant compte notamment de son secteur, de ses émissions et des méthodes applicables.

Trajectoire et référentiels : SBTi, SNBC et CSRD

Trois cadres principaux structurent l'alignement scientifique d'une trajectoire d'entreprise.

  • Le SBTi (Science Based Targets initiative), à l'échelle internationale, propose un cadre de validation des objectifs alignés sur 1,5 °C. Pour définir et faire valider ses objectifs SBTi qui guident la trajectoire, la méthode choisie (ACA, SDA ou FLAG) détermine directement la pente de réduction attendue et les leviers à mobiliser en priorité.
  • La SNBC (Stratégie Nationale Bas Carbone), à l'échelle française, décline les budgets carbone globaux en trajectoires sectorielles pour le territoire national, avec des jalons intermédiaires à 2030 et 2033. Elle constitue le cadre de référence pour les entités dont l'activité est concentrée en France.
  • La CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive), à l'échelle européenne, exige la publication des objectifs et de la trajectoire dans le rapport de durabilité (norme ESRS E1). Elle n'impose pas de méthode de calcul, mais rend opposable la cohérence entre les engagements affichés et les données publiées.
SBTi, CSRD, SNBC : cadre trajectoire décarbonation

Temporalité et jalons : 2030, 2040, 2050

Une trajectoire robuste chiffre des objectifs à chacun des trois jalons climatiques majeurs, et non seulement à l'horizon final.

  • 2030 constitue le premier jalon critique. Le règlement européen sur le climat (EU Climate Law, 2021/1119) impose une réduction d'au moins 55 % des émissions nettes à l'échelle de l'UE par rapport aux niveaux de 1990. C'est le cadre de référence du paquet européen Fit for 55.
  • 2040 constitue désormais un jalon intermédiaire contraignant à l’échelle européenne : la loi européenne sur le climat fixe un objectif de réduction de 90 % des émissions nettes de GES par rapport à 1990, sur la trajectoire vers la neutralité climatique en 2050.
  • 2050 est l'horizon de neutralité carbone, inscrit dans l'EU Climate Law comme objectif contraignant pour l'Union européenne dans son ensemble.

Une trajectoire qui ne chiffre que l'horizon 2050 n'engage pas l'entreprise sur ce qui compte pour les investisseurs et les partenaires commerciaux : les efforts réels de la décennie en cours.

jalons neutralité climatique

Les étapes de construction du scénario aligné

Étape 1 : Partir d'un bilan carbone complet et fiable

Toute trajectoire démarre par une année de référence robuste, construite à partir d’un inventaire complet des émissions pertinentes des scopes 1, 2 et 3. Dans une démarche SBTi, le choix de l’année de référence et le niveau de couverture doivent respecter les critères du standard applicable à l’entreprise.

La qualité de la trajectoire ne dépassera jamais la qualité du bilan carbone qui l'alimente. Une baseline incomplète sur le scope 3 produit une trajectoire sous-estimée, dont l'ambition apparente tient davantage à l'opacité de la mesure qu'à l'efficacité des leviers engagés. Pour choisir son référentiel de comptabilité carbone qui alimente la trajectoire, la fiabilité de cette première étape conditionne toute la suite de la trajectoire.

Étape 2 : Choisir et documenter ses hypothèses prospectives

Une trajectoire repose sur un ensemble d'hypothèses prospectives qui doivent être explicitées, validées par la direction et révisées chaque année. C'est là que beaucoup de démarches se fragilisent : les hypothèses sont implicites, jamais formalisées, donc impossibles à défendre lors d'un audit ou d'un échange avec des investisseurs.

Quatre hypothèses structurantes sont à documenter systématiquement.

  • La croissance de l'activité : projection du chiffre d'affaires ou des volumes sur 5 à 10 ans, qui détermine l'évolution des émissions à effort de décarbonation constant. Une entreprise en forte croissance doit réduire ses émissions absolues tout en absorbant l'impact de l'augmentation d'activité. L'effort réel est donc plus important que la pente ne le suggère.
  • Le mix énergétique : évolution de la part des énergies renouvelables dans la consommation de l'entreprise et dans le réseau national, qui conditionne directement l'évolution du scope 2 et d'une partie du scope 3 amont.
  • Le prix du carbone : trajectoire du prix d'un quota EU ETS ou d'un crédit carbone volontaire, qui conditionne la rentabilité relative des projets de réduction et doit être intégré aux calculs de retour sur investissement des leviers de décarbonation.
  • La disponibilité des leviers technologiques : maturité et accessibilité des solutions comme l'efficacité énergétique avancée, l'électrification des process, l'hydrogène vert ou le captage carbone, dont le rythme de déploiement conditionne l'atteinte des jalons intermédiaires.

Étape 3 : Modéliser plusieurs scénarios

La valeur d'un scénario aligné Accord de Paris se révèle dans la comparaison avec les alternatives, pas dans sa lecture isolée. Une trajectoire produite sans scénario de contraste ne donne pas à la direction les éléments pour mesurer l'ampleur de l'effort à fournir, et hiérarchiser les leviers à mobiliser.

Quatre scénarios composent généralement la gamme de référence.

  • Le scénario BAU (Business as Usual) projette les émissions à modèle constant, sans effort de décarbonation supplémentaire par rapport à la tendance historique. Il sert de point de départ pour quantifier l'écart à combler.
  • Le scénario réglementaire intègre les contraintes légales applicables à l'horizon 2030-2050 (BEGES, SNBC, taxonomie verte européenne), sans ambition au-delà.
  • Le scénario aligné Accord de Paris respecte les budgets carbone sectoriels alignés 1,5 °C selon la méthode SBTi ou SNBC applicable au secteur. C'est la trajectoire de référence.
  • Le scénario ambitieux dépasse les exigences réglementaires et vise un leadership sectoriel, pertinent pour les entreprises dont la marque employeur, la communication investisseurs ou les engagements clients imposent une posture pionnière.

Étape 4 : Combiner approche top-down et bottom-up

Deux approches méthodologiques peuvent construire un scénario. Une démarche mature les combine.

  • L'approche top-down part des budgets carbone sectoriels (SBTi SDA, SNBC) pour déduire l'effort à fournir par l'entreprise. Elle garantit l'alignement scientifique par construction, mais elle produit des objectifs qui peuvent sembler déconnectés de la réalité opérationnelle de l'organisation.
  • L'approche bottom-up agrège les leviers de réduction identifiés (efficacité énergétique, électrification, sobriété, substitution de matériaux, engagement fournisseurs) et leurs gains chiffrés pour construire la trajectoire à partir de ce que l'entreprise sait déjà faire. Elle est ancrée dans le concret, mais peut sous-estimer l'effort global si les leviers inventoriés sont insuffisants.

L'écart entre top-down et bottom-up est en lui-même une information stratégique : il révèle les leviers manquants, ceux qui restent à inventer, à financer ou à acquérir. Sans cet écart rendu visible, la direction n'a pas les éléments pour décider.

Pour les entreprises qui souhaitent structurer cette transition dans un cadre méthodologique reconnu, les démarches ACT de l’ADEME permettent d’évaluer puis de construire une stratégie de décarbonation adaptée à leur niveau de maturité.

Étape 5 : Valider la trajectoire par la gouvernance

Une trajectoire produite uniquement par la direction RSE reste une trajectoire vulnérable. Sa crédibilité interne et externe repose sur l'implication des autres directions et sur la validation formelle par le COMEX.

La validation de gouvernance passe par trois mouvements. Un sponsor exécutif valide les hypothèses prospectives, les cibles intermédiaires et les implications budgétaires, notamment les investissements de décarbonation à planifier sur 5 à 10 ans. Les directions métier (finance, supply chain, opérations, R&D, RH) sont impliquées dans l'identification et le chiffrage des leviers qui relèvent de leur périmètre. Le résultat consolidé prend la forme d'un climate transition plan, document de référence qui alimente directement le rapport CSRD ESRS E1.

étape d'un scénario de décarbonation

Piloter la trajectoire dans le temps

Suivre les indicateurs clés et l'écart à la trajectoire

Un suivi annuel rigoureux repose sur quatre indicateurs structurants :

  1. Les émissions absolues par scope, par site et par BU
  2. L'intensité carbone par unité de produit ou de chiffre d'affaires
  3. L'écart entre émissions réelles et trajectoire cible
  4. L'avancement des leviers de réduction engagés (projets en cours, gains réalisés vs gains projetés).

Ce suivi est d'autant plus fiable qu'il repose sur une plateforme de pilotage dédiée, qui automatise la consolidation des données et signale les dérives avant qu'elles ne s'accumulent d'un exercice à l'autre. Une trajectoire qui n'est pas suivie de façon outillée devient, en pratique, une trajectoire abandonnée en 2 à 3 ans.

Ajuster annuellement la trajectoire

La révision annuelle est une condition de la crédibilité scientifique d'une trajectoire sur 25 ans. Elle intègre les nouvelles données d'émissions de l'année écoulée, les mises à jour des facteurs d'émission (mix énergétique, Base Empreinte® ADEME), les évolutions réglementaires (CSRD, révisions SBTi, Fit for 55), les changements technologiques (disponibilité de nouveaux leviers), et les évolutions du périmètre organisationnel (acquisitions, cessions, restructurations, changement de modèle d’affaires).

La ligne de crête est étroite : une trajectoire trop rigide, qui refuse toute mise à jour, perd sa crédibilité opérationnelle face à l'évolution du contexte. Une trajectoire trop flexible, révisée à chaque mauvais résultat, perd son ambition et sa valeur d'engagement.

Du scénario au plan d'action opérationnel

La trajectoire fixe le cap. Le plan d'action décline les leviers de réduction en projets concrets, chiffrés, planifiés et attribués à des responsables identifiés. Sans cette traduction, une trajectoire reste un graphique. Avec elle, elle devient la feuille de route de la transformation.

Pour prioriser, chiffrer et piloter ses leviers de réduction pour réaliser la trajectoire, cette étape est celle où la stratégie rencontre les opérations. Et c'est souvent là que les démarches les plus solides sur le papier buttent sur les réalités de l'organisation.

Conclusion

Une trajectoire alignée avec l’Accord de Paris est une projection chiffrée compatible avec les objectifs climatiques mondiaux et construite à partir de méthodes fondées sur la science. Des référentiels comme SBTi permettent de traduire ces objectifs en trajectoires applicables aux entreprises, tandis que la SNBC fournit un cadre national de décarbonation en France.

La trajectoire est un scénario construit sur des hypothèses explicites, comparé à des alternatives, validé par la gouvernance et suivi dans la durée.

Sa construction repose sur cinq étapes : année de référence solide, hypothèses prospectives documentées, modélisation de plusieurs scénarios, combinaison des approches top-down et bottom-up et validation exécutive. Son pilotage repose sur un suivi annuel rigoureux et des révisions fondées sur des faits.

Sa valeur réelle se révèle au moment où elle se traduit en plan d'action. C'est là que le scénario devient décision.

FAQ

Questions fréquentes sur la trajectoire carbone

Qu’est-ce qu’une trajectoire de décarbonation ?

Une trajectoire de décarbonation est une projection chiffrée des émissions de gaz à effet de serre d’une entreprise dans le temps, à partir d’une année de référence jusqu’à un horizon cible comme 2030, 2040 ou 2050. Elle permet de traduire les objectifs climat en jalons concrets, en décisions d’investissement et en plan d’action opérationnel.

Que signifie une trajectoire alignée avec l'Accord de Paris ?

Une trajectoire alignée avec l'Accord de Paris est compatible avec un budget carbone sectoriel permettant de limiter le réchauffement bien en dessous de 2 °C, idéalement à 1,5 °C. Pour une entreprise, cet alignement se traduit généralement par des méthodes reconnues comme SBTi à l’international ou la SNBC en France.

Quelle différence entre un objectif SBTi et une trajectoire de décarbonation ?

Un objectif SBTi fixe le niveau de réduction des émissions qu’une entreprise doit atteindre à une échéance donnée pour être alignée avec une trajectoire climatique fondée sur la science. La trajectoire de décarbonation décrit le chemin pour atteindre cet objectif : évolution annuelle des émissions, jalons intermédiaires, hypothèses de croissance et leviers de réduction. L’objectif fixe donc la destination ; la trajectoire organise le chemin pour y parvenir.

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