Préférence européenne : solution industrielle ou pari risqué pour l’UE ?

Face à l’effritement de son appareil productif, l’Union européenne s’interroge sur l’instauration d’une « préférence européenne » portant notamment sur l’attribution des marchés publics couvrant les industries bas carbone, notamment. Longtemps marginale, l’idée progresse à Bruxelles, portée par Paris et désormais discutée à Berlin. Mais des contraintes juridiques et économiques pèsent sur le « Made in EU ». Décryptage par les consultants Toovalu.
La « préférence européenne » dans l’industrie défendue par Emmanuel Macron – et par la quasi-totalité des partis politiques tricolores – est-elle LA solution pour l’UE ? Longtemps perçue comme une lubie franco-française, cette idée fait son chemin au sein des institutions de l’Union, alors que « l’usine-Europe » est en très fâcheuse posture, du secteur des renouvelables à celui de la chimie en passant par la sidérurgie, les batteries et l’automobile. Le principe ? Avantager systématiquement les produits « Made in Europe » dès lors que l’argent du contribuable est dépensé chez les Vingt-Sept, notamment via des marchés publics.
Pour l’UE, traditionnellement favorable au libre commerce, souscrire à une telle nouveauté n’a rien de naturel. Et ce, a fortiori au Nord du continent, comme en Allemagne, où toute mesure s’apparentant à du protectionnisme est historiquement vue avec grande méfiance. Cependant, les vieilles lignes semblent enfin bouger devant la bérézina industrielle en cours. Depuis 2023, l'industrie allemande a perdu 240 000 emplois, soit 10 000 par mois, face notamment au rouleau compresseur chinois. Or, Pékin, comme Washington et bien d’autres, n’a aucun scrupule, pour sa part, à favoriser ses propres entreprises…
Ainsi, la Commission européenne devrait proposer d’instiller une première dose de préférence en faveur des produits fabriqués en Europe au sein d’une réforme dite d’« Accélérateur industriel » présentée le 25 février 2026.
« Les Chinois ont le “made in China”, les Américains ont le “buy American”, et la plupart des autres puissances économiques ont des programmes similaires, qui donnent la préférence à leurs propres atouts stratégiques. Alors pourquoi pas nous ? », a résumé le vice-président de la Commission, le Français Stéphane Séjourné, dans une récente tribune signée aux côtés de plus de mille dirigeants d’entreprises de l’UE.

Il reste que ce proche d’Emmanuel Macron chargé d’élaborer la réforme a dû revoir l’ambition initiale de sa copie à la baisse, et reporter à plusieurs reprises sa présentation, en raison de fortes résistances internes. De fait, le « Made in EU » devrait commencer à s’appliquer doucement, et uniquement à certains produits dans un nombre limité de secteurs jugés « stratégiques ». D’après un avant-projet ayant fuité dans la presse, il s’agit de la chimie, de l’automobile et de la sidérurgie. Mais aussi des industries bas carbone (batteries, photovoltaïque, éolien, pompes à chaleur, géothermie, technologies de capture de CO₂) où l’UE risque fort d’être rayée de la carte, face – le plus souvent – à la mainmise chinoise.
Car si le concept coule de source sur le papier, la préférence européenne suscite aussi de légitimes critiques. À l’heure où les chaînes de valeur industrielles sont si complexes et globalisées, le risque n’est-il pas, par exemple, de tirer une balle dans le pied de ces entreprises industrielles de l’UE qui s’appuient sur de nombreux composants étrangers ?
« Les exigences du “Made in Europe” pourraient augmenter les coûts pour les industries orientées vers l’export, ralentissant la transformation industrielle et, en fin de compte, la transition vers les énergies propres. (…), pourfend une note du think tank libéral bruxellois Bruegel. Par exemple, les quatre cinquièmes de la capacité de fabrication de cellules de batteries de l’UE ont été bâtis par des entreprises coréennes, ce qui soutient les constructeurs automobiles européens qui investissent dans la production de véhicules électriques », lit-on encore.
Une autre limite concerne les finances publiques. Si, dans le cas des marchés publics, les administrations des Vingt-Sept se mettent à favoriser le prestataire produisant en Europe, plutôt que celui proposant le prix le plus avantageux, la note globale pourrait être salée, alors que nombre d’États membres sont déjà très endettés.
Les sceptiques préconisent à Bruxelles d’avancer à pas comptés. Dans une récente lettre adressée à la Commission, six États du nord de l’Europe (l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, la Lituanie, les Pays-Bas et la Suède) ont ainsi appelé à ce que la future réforme soit « limitée, proportionnée et tenant compte de ses répercussions ». Ces gouvernements s’inquiètent au passage que la préférence européenne ne crée pour les entreprises « une nouvelle couche de réglementation complexe ».
Vous êtes concerné.e par la CSRD et voulez faire le point sur les échéances qui vous attendent suit à l'omnibus ? Découvrez notre échéancier pour connaitre toutes les applications des obligations de reporting :

Certaines réserves sont enfin d’ordre juridique. Car l’UE s’est formellement engagée à donner un accès à ses marchés publics aux firmes de pays tiers en signant notamment l’Accord plurilatéral sur les marchés publics, sous l’égide de l’OMC, ou via divers traités commerciaux bilatéraux avec des dizaines de partenaires dans le monde. « Des violations de tels engagements porteraient atteinte à la réputation de l’UE et entraîneraient probablement des contestations juridiques de la part d’alliés proches, tels que le Japon ou le Royaume-Uni », estime Bruegel dans sa note.
Devant toutes ces limites, une alternative semble s’être imposée au sein de la Commission : faire évoluer le concept de « Made in Europe » vers le « Made with Europe ». C’est ce que préconisent l’Allemagne et l’Italie, les deux premières puissances industrielles de l’Union (devant la France), conscientes tant des risques associés à une stricte préférence européenne que de l’impérieuse nécessité de davantage protéger les productions du Vieux Continent.
Concrètement, les composants de certains pays partenaires (par exemple, le Royaume-Uni, le Canada ou le Japon) pourraient recevoir le même traitement préférentiel que ceux des entreprises de l’UE. La question devient dès lors : à combien d’États attribuer cette faveur ? Stéphane Séjourné aimerait la limiter à une poignée d’alliés très proches, sous certaines conditions. Le bien plus libéral commissaire au Commerce Maroš Šefčovič plaide quant à lui pour inclure les sites de production de la totalité des 80 partenaires avec lesquels l’UE a signé des accords de libre-échange. Auquel cas, le « Made with Europe » ne serait a priori pas une grande révolution, bien que dans cette liste de pays ne figurent ni les États-Unis, ni la Chine.
La préférence européenne traduit une prise de conscience face au déclin industriel du continent, mais elle ne saurait, à elle seule, inverser la tendance. Entre contraintes juridiques, coûts potentiels et chaînes de valeur mondialisées, l’UE avance avec prudence. Le glissement vers un « Made with Europe » illustre la recherche d’un équilibre entre protection stratégique et ouverture économique.